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    Giulio Ricciarelli, réalisateur du Labyrinthe du silence : "l'Allemagne a vécu avec une chape de plomb pendant 20 ans"
    Olivier Pallaruelo
    Olivier Pallaruelo
    -Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
    Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

    Premier film d'un réalisateur avant tout acteur, Giulio Ricciarelli, le "Labyrinthe du silence" est une oeuvre remarquable qui revient sur des événements aussi douloureux que poignants dans l'Allemagne post-nazie. Rencontre.

    Giulio Ricciarelli. Contrairement à ce que son patronyme laisserait penser, il n'est pas italien -même s'il parle la langue-, mais allemand. Scénariste, acteur et réalisateur, il a signé depuis 2004 quatre courts métrages. Le Labyrinthe du silence, qui sort en salle ce mercredi, est son premier long métrage en tant que réalisateur et scénariste.

    Historiquement passionnant, porté avec conviction et talent par son interprète principal, Alexander Fehling, le film revient sur des faits assez méconnus par le grand public, et pourtant essentiels : la traque par la justice allemande des anciens responsables nazis chargés d'administrer le camp d'extermination d'Auschwitz. Traque qui conduisit au procès de Francfort, dans une Allemagne post-nazie des années 50-60, où l'heure n'était justement pas à la repentance des crimes du passé encore brûlant.

    Connu sous le nom de second procès d'Auschwitz, le procès de Francfort se déroula durant 20 mois, d'octobre 1963 à août 1965. 20.000 personnes assistèrent à ce procès exceptionnel; 360 témoins venant de 19 pays différents dont 211 survivants d'Auschwitz furent appelés à la barre.

    Sur plus de 6000 anciens SS ayant servi à Auschwitz, seulement 22 ont comparu sur le banc des accusés. Aucun n'a montré le moindre signe de remords. Six des accusés furent condamnés à la prison à vie pour meurtre ou complicité de meurtre. Onze seront condamnés à un maximum de 14 ans de prison, 3 acquittés par manque de preuves et 2 sont morts avant de comparaître.

    Avec le procès de Francfort, l'Allemagne deviendra ainsi le premier pays au monde à poursuivre en justice ses propres criminels de guerre, lui permettant aussi de véritablement commencer à se confronter à son douloureux passé.

    AlloCiné : Le passé nazi de l'Allemagne est évoqué aujourd'hui sans difficulté dans votre pays. Les gens connaissent bien aussi le plus fameux procès de l'immédiate après-guerre, celui de Nuremberg. Or après avoir vu votre film et son sujet aussi fort, comment se fait-il qu'il ne l'ait pas été traité au cinéma auparavant ?

    Giulio Ricciarelli : Ce qui est fou, c'est que le procès d'Auschwitz et Fritz Bauer, le procureur de Francfort à l'origine de ce procès, ont bien failli être oubliés. Il y a d'ailleurs eu un documentaire à ce sujet. Pour l'Allemand moyen, si vous lui demandiez qui était Fritz Bauer, il ne savait pas, pas plus qu'il ne savait ce qu'était le procès d'Auschwitz. Les gens ne savaient pas. Aujourd'hui bien sûr, les choses sont différentes, mais tout a vraiment commencé avec ce procès, qui a réveillé la conscience allemande. Il y a eu deux tournants en fait : le procès du criminel de guerre Adolf Eichmann en 1961, qui fut capturé par le Mossad sur la base d'informations recueillies notamment par Fritz Bauer, et le procès de Francfort, en 1963. Si le sujet de mon film n'a pas été traité auparavant, c'est aussi je pense parce que l'Allemagne a été pendant longtemps dans le déni, quoiqu'il y a bien eu une fameuse pièce de théâtre écrite en 1965 par Peter Weiss, The Instruction. Cela dit, en tant que cinéaste, je suis plutôt content finalement que cela n'ait pas déjà été évoqué, ca m'a permis de raconter cette histoire !

    Voulez-vous que chaque jeune allemand se demande si son père était un meurtrier ?

    AlloCiné : Durant votre jeunesse, vous est-il arrivé d'évoquer, que ce soit à la maison ou bien l'école, ces sujets du passé de l'Allemagne ?

    Giulio Ricciarelli : J'étais très au fait de l'Holocauste, c'est quelque chose qui est très étudié à l'école en Allemagne, même pour quelqu'un de ma génération. j'avais vu beaucoup de films d'archives notamment. Mais sur les faits décrits dans mon film, non. Durant 20 ans, l'Allemagne a vécu avec une chape de plomb; tout le monde était dans le déni.

    AlloCiné : comment justement vous est venu l'idée de faire ce film ?

    Giulio Ricciarelli : je souhaitais avant tout faire un film, pas nécessairement sur ce sujet d'ailleurs. C'est Elisabeth Bartel, qui a co-écrit le scénario avec moi, qui m'a d'abord soufflé l'idée, puis nous avons discuté avec les producteurs, Uli Putz et Jakob Claussen, du potentiel d'un tel film. J'ai alors proposé d'écrire le scénario avec Elisabeth, en disant que si j'étais satisfait du résultat, je réaliserai le film.

    AlloCiné : Comment avez-vous procédé pour écrire le scénario ? J'imagine que vous avez fait beaucoup de recherches en amont ? Avez-vous sollicité un historien ?

    Giulio Ricciarelli : Absolument. Nous avons beaucoup travaillé avec un historien de l'Institut Fritz Bauer fondé en 1995, centre d'information et d'études sur l'Holocauste. Nous lui avons montré tout notre travail, nos premières ébauches de script, etc. C'est aussi un processus où l'on s'imprègne énormément de son sujet, en lisant la presse de l'époque, les livres, où l'on rencontre également des témoins de cette époque...Donc oui, c'est vraiment un gros travail de préparation en amont lorsqu'on s'attelle à un sujet comme celui-ci. L'une des grosses difficultées aussi, c'est d'arriver à synthétiser tout ça dans un scénario, qui devait combiner à la fois des faits et des personnages historiques, avec une part relevant de la fiction, afin d'apporter au public une vraie expérience émotionnelle.

    AlloCiné : Et comment avez-vous procédé pour l'écriture des dialogues ? j'ai lu que vous avez tenu à ce que certains soient authentiques.

    Giulio Ricciarelli : C'est vrai. Vous savez, je viens du théâtre et je suis un acteur, donc les mots ont une importance particulière pour moi, parce que ce sont eux qui conduisent aussi une scène. Mon acteur principal, Alexander, me disait d'ailleurs sur le plateau : "si jamais il y a une difficulté durant le tournage, il faut m'en parler". Je crois au pouvoir des mots. Lorsqu'il y a beaucoup d'informations et de dialogues, c'est en général une scène possédant une charge émotionnelle forte. Dans les films historiques, il faut trouver des images et des dialogues à la charge émotionnelle forte pour porter l'histoire. J'ai par exemple en tête une réplique du film prononcée par le procureur Friedberg à Johann Radmann : "voulez-vous que chaque jeune se demande si son père était un meurtrier ?". C'est une réplique très importante, parce qu'elle traduit la doctrine alors en place à l'époque qui était de garder le silence sur les événements passés. Mais cette réplique s'inscrit aussi dans une scène très importante à la charge émotionnelle forte, où l'on décèle les tensions entre les personnages, qui sont à deux doigts de se battre.

    AlloCiné : Vous avez sollicité l'ancien procureur Gérard Wiese pour votre film. Pouvez-vous nous parler de lui et de votre rencontre ?

    Giulio Ricciarelli : oui, Gérard Wiese était l'un des trois assistants procureurs travaillant pour Fritz Bauer grâce à qui le procès de Francfort a pu voir le jour. Si le personnage joué par Alexander Fehling est en réalité une combinaison de trois vrais personnages, l'un d'eux est Gérard Wiese. Il a d'ailleurs conseillé Alexander pour son rôle sur le film. J'ai beaucoup discuté avec lui : à 17 ans, il a été fait prisonnier la dernière année de la guerre par les russes. Je crois qu'il est revenu en Allemagne en 1947. En 1962, il est entré au service du procureur Fritz Bauer, on lui a alors donné un petit livre à propos de Rudolf Höss, qui fut le commandant d'Auschwitz; il faut savoir d'ailleurs qu'il y avait très très peu d'ouvrages écrits sur le sujet à cette époque là. C'est de cette manière qu'il a appris ce qu'on avait fait à Auschwitz. Ca parait à peine croyable, et pourtant. On est en 1962, il est assistant procureur, c'est quelqu'un de très éduqué, mais ne sait pourtant pas à quoi servait Auschwitz.

    AlloCiné : Comment avez-vous choisi Alexander Fehling pour le rôle-titre ?

    Giulio Ricciarelli : C'est vraiment un formidable acteur, et je le pense vraiment. Avec un sujet aussi difficile, je voulais que le film soit malgré tout accessible à un large public. Pour le rôle, je voulais quelqu'un capable d'avoir un jeu minimaliste et subtil qui colle avec le personnage. Alexander est aussi l'archétype de l'Allemand, avec ses yeux, ses cheveux blonds...Il était donc parfait pour le rôle. J'ajoute d'ailleurs qu'il est d'une nature très déterminée, ce qui était une qualité essentielle à mes yeux pour son personnage.

    AlloCiné : vous avez fait le choix d'arrêter votre film juste avant le fameux procès. Or celui-ci pourrait aussi selon moi constituer la base d'un bon film. Est-ce que l'on pourrait par exemple imaginer un film en deux parties ?

    Giulio Ricciarelli : le film est avant tout l'histoire du personnage joué par Alexander, son parcours singulier qui fait de lui l'homme qu'il est devenu, de ses enquêtes jusqu'au procès. Un film de procès ? Pourquoi pas, encore que si vous montrez le procès, il vous faut des acteurs qui jouent comme des témoins dans un procès justement. Or je pense qu'aujourd'hui, c'est quelque chose de difficile à faire. Il y a effectivement eu une époque où c'était un genre très populaire. Mais aujourd'hui, je crois que c'est trop daté.

    AlloCiné : quelle a été la réaction du public allemand lorsque votre film est sorti là-bas fin 2014 ?

    Giulio Ricciarelli : Elle a été très enthousiaste. On a eu aussi de très bons retours du côté de la Presse. Le public a été touché par l'histoire. En fait, j'ai même été surpris de voir à quel point il a été touché. Sans doute parce que le sujet touche aussi de très nombreuses familles allemandes qui ont une histoire douloureuse chez elles, qu'elles n'en ont pas forcément beaucoup parlé et qu'elles ne se sont jamais vraiment confrontées à ce lourd passé. Les jeunes par exemples se demandent ce qu'ont fait leurs grands-parents durant la guerre. Moi-même lorsque j'étais jeune adulte et qui suis né en 1965, je me suis demandé ce qu'avaient fait mes parents durant la guerre. Parfois, c'étaient eux qui évoquaient par bribes leur passé...Je vais vous raconter une anecdote, rapportée par un ami. Au collège, une de ses connaissances avait systématiquement de mauvaises notes avec son professeur d'Histoire. Mon ami lui a alors dit : "écoutes, si tu veux avoir de bonnes notes avec lui, tâches d'écrire le plus souvent possible le mot "Allemand", mais en faisant en sorte de le rendre agréable à l'oeil, en le décorant de fleurs, un peu comme une enluminure". C'est ce qu'il a fait... Et il s'est effectivement mis à avoir de bonnes notes !. Ca en dit long sur l'état d'esprit de la société allemande de l'époque.

    AlloCiné : Hasard du calendrier, il se trouve que votre film est au coeur d'une brûlante actualité, puisqu'il sort presque au moment même où s'ouvre le procès en Allemagne d'Oskar Gröning, 93 ans, surnommé "le comptable d'Auschwitz", jugé pour "complicité de meurtres aggravés" dans plus de 300.000 cas. Il s'agit sans doute de l'un des derniers, sinon le dernier procès du IIIe Reich en Allemagne. Si certaines voix saluent cette volonté de juger les criminels nazis jusqu'au bout, d'autres en revanche estiment que c'est désormais trop tard. Que pensez-vous de cette affaire ?

    Ci-dessous, un extrait du JT de 20h de France 2 sur le sujet, datant du mardi 21 avril 2015, le jour -même où nous avons fait notre interview avec le réalisateur du Labyrinthe du silence..

    Effectivement, Oskar Gröning faisait partie de cette immense entreprise de mort qu'était Auschwitz; il était un des petits rouages, mais essentiels, de cette entreprise. Ils font en quelque sorte ce qu'a fait Fritz Bauer dès 1958, à savoir définir Auschwitz comme un tout, une machine de mort, et que quelle que soit la personne qui y a été, que ce soit le cuisinier, le gardien, le comptable ou autre, cette personne faisait partie intégrante de cette machine. Soit une appréhension globale du problème, au lieu de traiter chaque cas de manière individuelle.

    La Jurisprudence allemande a aussi changé après la condamnation en 2011 du gardien de camp John Demjanjuk, qui a vécu plus de 50 ans, notamment aux Etats-Unis [NDR : d'origine ukrainienne, il fut naturalisé américain après la guerre] sans être inquiété. Il a été condamné pour "complicité de meurtres aggravés" [NDR : très exactement pour "complicité de 27900 meurtres aggravés", sur la seule base de documents d'identité attestant de son activité de gardien au camp de Sobibor, sans qu'on puisse l'inculper d'un meurtre en particulier]. Le cas de Gröning est intéressant, parce que, comme vous le savez sans doute, il a de lui-même évoqué son rôle à Auschwitz et déclaré que "tout était vrai" quant au fonctionnement du camp comme une machine de mort. En tant que membre de la SS, il pouvait toujours demander son transfert sur le front plutôt qu'être gardien dans le camp [NDR : Gröning aurait effectivement demandé sa mutation pour aller sur le front, qui lui aurait été refusée].

    C'est un procès important, déjà symboliquement, mais encore plus si vous avez été vous-même une victime ou que quelqu'un dans votre famille a été victime. Ce doit être insupportable pour les survivants de voir que des personnes comme Gröning puisse vivre une vie paisible 70 ans après les faits, et d'avoir attendu pendant toutes ces années avant de le voir enfin jugé, même si c'est un vieillard de 93 ans. Un meurtre est un meurtre, et c'est une trace indélébile.

    Propos recueillis le 21 avril 2015

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